25 février 2012

Suivi de l'affaire Chichah

Pour ne pas surcharger mon billet de la semaine dernière consacré à ce que j'ai appelé l'affaire Chichah (on l'appelle aussi l'affaire Fourest), je poste un nouveau billet pour suivre les derniers développements de l'histoire.

Une nouvelle vidéo a été publiée qui montre les discussions qui ont suivi l'annulation du débat avec Caroline Fourest. Dans cette vidéo, on peut voir les membres du public demander aux perturbateurs de s'expliquer sur leurs intentions. La tension est palpable, mais il faut noter que les deux parties jouent le jeu de la courtoisie. Ce qui est reproché à Caroline Fourest est clairement son "islamophobie" (en libre accès ici en version originale ou ici traduit en français).



Le mercredi 15 février, des sympathisants à la "Burqa Pride" de Souhail Chichah ont organisé une manifestation de protestation contre l'ouverture d'une instruction disciplinaire à l'égard de l'assistant. Cette manifestation annoncée sur Facebook a bien eu lieu mais, ce jour-là, des étudiants avertis se sont mobilisés pour s'y opposer. Ils ont entonné le Semeur, chant quasi-officiel de l'Université Libre de Bruxelles, où l'on retrouve le principes du libre examen (auquel je consacrerai un prochain billet).


L'affaire Chichah a échauffé les esprits, au point de faire des émules. Le jeudi 16 février, le Cercle des Étudiants Libéraux avait prévu, de longue date, d'inviter Alain Destexhe et Michel Mahmourian pour débattre de la pénalisation de la négation des génocides. Avant le début de la conférence, Alain Destexhe s'est fait "entarter", accusé de "racisme" par des étudiants de gauche, apparemment. A cette occasion, le Cercle des Étudiants Libéraux a communiqué sur les conditions difficiles du débat à l'ULB. Le mercredi 22 février, des étudiants FGTB ont dissuadé les patrons d'Arcelor Mittal de participer au Jobday, organisé par la faculté des sciences sociales et politiques. Se posait de nouveau la question du degré de liberté encore admis sur le campus.

Le chahut chapeauté par Souhail Chichah a posé pas mal de question à la communauté estudiantine. Et, en fait, les soutiens à l'assistant de l'ULB n'ont pas manqué. Sans aucun doute, les arguments utilisés doivent nous intéresser. Je prendrai en exemple les deux textes construits que j'ai repérés : un article d'un ancien étudiant et ancien délégué ; et un placard de l'ordre du Phallus (un des cercles étudiants secrets de l'ULB).


Entendons-nous, personne n'apporte un soutien inconditionnel à Chichah, à part ceux qui ont participé avec lui au chahut. Mais certains évitent toutefois de le condamner, et utilisent pour se justifier l'argumentaire de Chichah (voilà pourquoi je les associe).
Mise à jour du 29/02 : j'ai repéré un excellent texte qui présente les personnes qui soutiennent Chichah, et montre pourquoi elles sont critiquées.

La thèse défendue est grosso modo que la "Burqa Pride" est une action ridicule, lamentable, et que l'université doit cesser de s'emballer pour un rien. Le véritable problème, dit-on alors, ce n'est pas Chichah, c'est l'université ; elle doit garantir une liberté d'expression plus large.

Ce n'est pas une position idiote ; les défenseurs de cette thèse ont le mérite d'essayer de sortir des discours conventionnels, et d'un consensus bonhomme. D'une certaine manière, je peux m'y retrouver, mais je vais montrer que les arguments qu'ils emploient sont légers et réfutables. Soutenir Chichah, ne pas condamner ses actes, c'est se tromper de combat.

On déplore que le libre examen soit érigé en principe sacré, qu'il entrave une réflexion réellement libre et qu'il conduise à une condamnation expéditive de Chichah. A coup sûr, cet argument est un retors car le libre examen n'a jamais été soustrait à la réflexion et, qu'il soit un principe important, ne fait pas de lui quelque chose de "sacré". On dit que le problème est la censure qu'exerce l'ULB, mais c'est retourner le problème. L'université n'a pas empêché Chichah de s'exprimer ; c'est l'inverse, Chichah a effectivement fait taire Caroline Fourest. On met alors en avant, de manière générale, la politique incohérente, partiale, et arbitraire de l'ULB en matière de liberté d'expression. L'université serait coupable d'ingérence dans les affaires étudiantes ; elle interdirait certains invités et ne donnerait pas son autorisation pour l'organisation de certaines conférences. Ce type d'accusation demande d'être appuyée par des exemples ; pour ma part, je ne vois aucune raison qui pourrait amener à le penser. On dit qu'il ne faut pas s'acharner sur les marginaux, que Chichah, finalement, ne serait que le produit d'un système (i.e. de la politique incompréhensible de l'université), qu'il ne faut pas lui en tenir rigueur. Il s'agit là d'une stratégie de victimisation infondée puisque la partialité de l'université reste toujours à prouver. D'autre part, Chichah est loin d'être isolé. Et, non, le condamner ne revient pas à condamner tous les irrévérencieux.

Evidemment, on peut regretter la surmédiatisation des faits, et même critiquer l'intention de faire de l'audience avec cette affaire. Mais il me semble que, dans tous les articles publiés, la vérité a toujours été respectée et la mesure également. De plus, critiquer la surmédiatisation n'est pas encore s'engager dans un débat de fond sur la question qui nous occupe. Elle ne justifie en tant que telle aucun soutien à Chichah. L'argument ressemble plutôt à une tentative de détourner l'attention. C'est clairement un cas de suspicion mal placée : pourquoi suspecter les mauvaises intentions des médias, et nimber Chichah des meilleures intentions ?

On relativise l'importance du chahut soit en le mettant sous le signe de l'humour potache, soit en l'assimilant à la longue tradition de chahut de l'université. D'abord, c'est oublier la haine et la violence qui transpiraient de l'événement. Ensuite, faut-il éjecter si vite les considérations de contenu pour s'en tenir à la forme : un chahut motivé par la haine, le complotisme et autres lubies (le racisme non avéré de Fourest, l'islamo-gauchisme) équivaut-il à un chahut organisé pour la défense de la raison et de la vérité ?

L'argument ultime est celui de la liberté d'expression. L'ULB serait, en théorie, favorable à une liberté d'expression absolue mais, dans la pratique, elle échouerait à honorer ses engagements. Il faut voir là le  paralogisme dénoncé par Guy Haarscher (voir un de ses articles) du "loup dans la bergerie", c'est-à-dire l'utilisation du langage des droits de l'homme par les adversaires des libertés pour abuser un auditoire. D'autre part, le libre examen n'a jamais été synonyme de liberté d'expression totale, ce qui signifie que l'entrave de la liberté d'expression, dans certaines conditions, n'est pas contraire au libre examen. Contentons-nous de développer des arguments historiques : Théodore Verhaegen, le fondateur de l'université, s'est exprimé contre une liberté d'expression absolue quand il disait que la liberté d'enseignement des professeurs est limitée par "les inspirations de la conscience, les prescriptions des lois, le sentiment du bon ordre, et les justes exigences de l'opinion publique". Une position similaire est soutenue par le philosophe de l'ULB, spécialiste de l'argumentation, Chaïm Perelman pour qui la liberté d'expression est un droit qui appelle aussi un devoir : le respect de la liberté d'autrui. De cette analyse, découle le principe selon lequel il ne faut pas laisser s'exprimer ceux qui menacent la liberté d'expression (pour ces points de vue, voir Modernité du libre examen). C'est en suivant cette ligne de conduite que le Cercle du Libre Examen s'est opposé, en 1975, à une conférence organisée par le Cercle des Étudiants Libéraux et le Cercle des Étudiants Rationalistes donnant la parole à la "Nouvelle droite" ; et, en 1977, à l'invitation de Jean-Marie Le Pen par le Cercle de Droit (voir pour ces deux cas la plaquette publiée pour les 70 ans du cercle, Approches du libre examen, pages 60-61).

Un autre article en soutien à Chichah ajoute qu'il serait persécuté en raison de ses origines étrangères. Cela n'est rien d'autre que du délire pur et simple, les origines de Chichah n'intéressent personne. Il faut que je précise ici que Caroline Fourest considère le site qui héberge l'article sur un pied d'égalité avec le funeste Réseau Voltaire dont le fondateur, Thierry Meyssan, est connu pour son complotisme.

J'en ai maintenant terminé avec la réfutation de l'argumentaire pro-Chichah. Pourtant, je voudrai encore ajouter une chose. A quoi les défenseurs de Chichah pensent-ils que ressemble l'extrémisme ? Ils ont l'air en tout cas convaincu que cette affaire n'en est pas l'illustration. Ils considèrent sûrement que l'extrémisme est le fait de barbares assoiffés de sang. Mais l'extrémisme se manifeste parfois de façon plus subtile, et on peut y participer involontairement. En outre, ce n'est pas la cruauté qui le caractérise en premier lieu, c'est d'abord et avant tout le produit dérivé de la bêtise et de la naïveté. Je ne peux m'empêcher de penser, quand je lis l'argumentaire pro-Chichah à quelques-uns des Principes élémentaires de propagande de guerre énoncés par Anne Morelli (diabolisation de l'adversaire, rejet de toute responsabilité, pacifisme de façade, cause à caractère sacré, etc.).

Souhail Chichah n'en est pas à son premier dérapage. Il était déjà à l'initiative de la conférence "Est-il permis de débattre avec Dieudonné ?", qui a été annulée au dernier moment par les autorités. Cette conférence s'est finalement déroulée le 20 septembre 2010, sous le titre "Conférence sur la liberté d'expression". Ces conférences n'étaient finalement rien d'autre que des tentatives de réhabilitation de Dieudonné. Chichah avait déjà fait scandale à l'époque et il avait déjà été question de procédure disciplinaire à son encontre :


Il a aussi participé à la fondation du Cercle des Étudiants Arabo-Européens en 1994 (à ce titre, il a été récompensé par l'Union des Anciens Étudiants), cercle qui a invité Tariq Ramadan (dont Caroline Fourest dénonce le double discours) à l'ULB en 2007 (interdit par l'université) et en 2008. C'est aussi à cette époque que Chichah s'engage, avec d'autres professeurs, contre le projet "Chantier Valeurs" du recteur Philippe Vincke. Chichah et les professeurs se rallient sous la bannière "Collectif 100 valeurs" pour critiquer ce qu'ils considèrent être de l'intimidation par la laïcité et des abus du libre examen. La rumeur circule par ailleurs que Chichah aurait négligé ses activités scientifiques de chercheur :
Sa carrière à l'ULB, partie en flèche dans divers cercles de gauche, voire d'extrême gauche, était dans une impasse. Le 8 février 2012, il devait remettre au conseil d'administration de l'ULB un rapport sur sa production scientifique. Selon certaines sources, son dossier comprendrait à peine quelques travaux, dont deux articles publiés dans Le Soir.
On aura compris que je ne soutiens pas Souhail Chichah. J'aimerai que l'université s'en désolidarise. Pourtant cela n'est pas facile. En effet, le Cercle du Libre Examen est largement rentré dans son jeu, et Chichah a rallié une partie des étudiants à ses opinions. De plus, il ne s'agit pas ici d'un problème de fanatisme religieux, de racisme, de xénophobie, ni même de laïcité ou de liberté d'expression. Le problème est plus profond : il s'agit d'une confrontation entre partisans du libre examen et postmodernistes (Chichah se revendique d'ailleurs de la philosophe Isabelle Stengers).

Le Bureau des Étudiants de Médecine a décidé de prolonger l'affaire Chichah en organisant une nouvelle conférence, le jeudi 1er mars, sur le thème "Liberté d'expression, libre examen, vivre ensemble,... : malaise à l'ULB ?". L'intention explicite de la soirée est de revenir sur le clash Fourest/Chichah. Ce débat s'annonce sous les plus mauvais auspices puisque trois des quatre intervenants sont catalogués comme ayant des vues proches de Chichah ou ont soutenu sa cause.
Mise à jour 29/02 : Le débat a finalement été annulé car il suscitait trop de réactions hostiles.

Je ne sais pas s'il faut prendre des mesures contre Chichah ; tout ce que je sais, c'est qu'il faut sortir des théories de la conspiration, des attaques ad personam, et des clivages stériles. Le libre examen et l'esprit critique ont plus que jamais besoin de défenseurs efficaces ; cela des mesures de discipline ne pourront jamais l'apporter. Ce sont les étudiants et les professeurs qui ont la responsabilité de défendre leurs valeurs.

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